Enseignement & méditation/ « De la nécessaire intégration des charismes dans la pastorale ordinaire de l’Eglise/ Père Paul-Marie MBA, cb

Le père Paul-Marie MBA, cb, poursuit ses enseignements et méditations de Pentecôte. Thème: « De la nécessaire intégration des charismes dans la pastorale ordinaire de l’Eglise.

DE LA NÉCESSAIRE INTÉGRATION DES CHARISMES DANS
LA PASTORALE ORDINAIRE DE L’EGLISE


La Pentecôte est le temps de l’actualisation et de la réappropriation du don de l’Esprit par les chrétiens. C’est le temps où l’Eglise se met dans un Cénacle aux dimensions de la terre pour demander le renouvellement en son sein du feu de l’Esprit pour la sanctification de ses membres et sa mission d’évangélisation. Cet élan est animé d’une ferveur spéciale dans de nombreux mouvements ecclésiaux qui prient pour que l’effusion de l’effusion de l’Esprit de Pentecôte s’accompagne de dons charismatiques multiples pour les besoins de leurs apostolats. Mais ce regain de ferveur n’est pas souvent sans faire sourire certains dans l’Eglise.

C’est que parler de nouvelle effusion du Saint-Esprit peut s’entendre négativement de manières diverses. En effet, l’Esprit n’est jamais remonté vers le Père. Il est « l’âme » qui anime l’Eglise en tant que celle-ci est le Corps du Christ. Il est le Personne-Don du Baptême et de la Confirmation. Ensuite, cette prière n’est pas souvent exempte d’une volonté de puissance. Beaucoup aspirent aux charismes à cause de la puissance qu’ils peuvent conférer. Aussi, n’est-il pas rare que cette piété, parfois mal à propos, soit décriée par certains pasteurs, voire par une catégorie de fidèles pour qui la charité est et demeure avec raison l’essentiel de la vie chrétienne (cf. 1 Co 13, 1.3).

Néanmoins, si la ferveur de certains groupes mérite d’être éduquée, l’on se gardera de mépriser l’importance des charismes, de les exclure de la vie chrétienne et de la pastorale ecclésiale. Le Christ a bien promis aux siens qu’ils recevront une puissance (en grec dynamis, cf. Ac 1, 8). Nous rappellerons, pour éviter ces possibles méprises : la nature des charismes dans la Bible (I), leur cadre d’exercice (II), la finalité biblique de ce cadre (III), puis la place des charismes dans l’Eglise, d’après l’enseignement récent du Magistère universel de l’Eglise (IV) ; et enfin, l’itinéraire de l’intégration ecclésial des charismes (V). Il va s’en dire que nous n’entendons pas analyser les différents charismes mais fonder doctrinalement la nécessité d’intégrer une pastorale ecclésiale des charismes afin de lever des peurs observées ici et là… L’Eglise vit de l’Esprit par son action sanctificatrice et par son action charismatique que l’institution ecclésiale est chargée d’administrer avec sagesse et charité, en fidélité à l’Evangile dans le même souffle de l’Esprit de Vérité.

I. LES CHARISMES DANS LE NOUVEAU-TESTAMENT

Le Nouveau-Testament véhicule un enseignement clair sur la réalité des charismes (cf. 1 Co 12-14 ; Rm 12, 6-8 ; etc.). Il en fait une énumération non exhaustive, indique leur rôle, les hiérarchise, montre la discipline qui doit encadrer leur exercice… Cet enseignement est essentiellement paulinien ; sur 17 assertions, 16 sont du grand apôtre et une de Saint Pierre (cf. 1 P 4, 10-11). Sans vouloir entrer en profondeur, précisons ce qu’il y ait dit de la nature du charisme (du grec charisma, charismata : dons généreux).

En parlant des charismes, l’apôtre Paul écrit : « À chacun la manifestation de l’Esprit est donnée en vue du bien commun » (1 Co 12, 7). En d’autres termes, le charisme est un don manifeste que l’Esprit accorde à un membre de l’Eglise pour l’édification de tous.

On retiendra de cette définition cinq choses sur la notion de charisme :
1° Le don : le charisme est octroyé gratuitement par l’Esprit comme il veut, à qui il veut pour la mission ;
2° La manifestation : le charisme implique toujours un aspect sensible, perceptible ou visible qui peut-être discret ou extraordinaire. Cela fait partie de sa nature. Le charisme possède un rayonnement ; il dévoile matériellement l’action de l’Esprit à travers un membre quelconque du peuple de Dieu.
3° Il est donné dans l’Eglise : on le reçoit avec l’appartenance à Jésus dans la réception de la Personne de l’Esprit-Saint. Il n’est pas donné à quelqu’un qui ne connaît pas Dieu ou en dehors d’une vie de foi. On ne naît pas avec, il est reçu dans une vie filiale.
4° Pour le bien de tous : le charisme n’est pas au service de soi-même ; il est au service des autres. Reçu gratuitement, il doit être mis au service de la communauté de foi, sans recherche de satisfaction personnelle quelconque.
5° Don fait à un membre quelconque du peuple de Dieu : le charisme n’est réservé à aucune élite ou catégorie dans le peuple de Dieu. Tout baptisé peut en bénéficier, ministre ordonné et fidèles laïcs. L’Esprit distribue librement les charismes au gré de sa sagesse mystérieuse :

« Il y a diversité de dons, mais le même Esprit, diversité de ministères, mais le même Seigneur, diversité d’opérations, mais c’est le même Dieu qui opère tout en tous… En effet, à l’un est accordé par l’Esprit une parole de sagesse, à un autre une parole de connaissance, selon le même Esprit (…) Un seul et même opère toutes ces choses, les distribuant à chacun en particulier comme il veut. » (1 Co 12, 7-11).

Chacun de ces points ouvrent des perspectives théologiques (ecclésiologiques), spirituelles (vie dans l’Esprit) et pastorales (organisation pratique des apostolats et de la mission).


II. LE CADRE D’EXERCICE DES CHARISMES

Les charismes sont au service de la construction et de l’édification de l’Eglise. Pour bien établir cette vérité, l’apôtre Paul intègre immédiatement à son enseignement sur les dons charismatiques une catéchèse sur l’Eglise Corps mystique dont le Christ la Tête et les baptisés les membres (cf. 1 Co 12, 12-27). C’est après avoir affirmé : l’unicité et l’irremplaçabilité de chacun, la complémentarité et l’interdépendance de tous, ainsi que les missions des différents ministères (cf. 1 Co 12, 28-30) dans l’Eglise, que l’auteur inspiré peut énoncer la discipline ecclésiale d’un sain exercice des charismes (cf. 1 Co 13-14). Pour lui, en tant qu’instruments de grâce pour l’édification du corps mystique du Christ, les charismes doivent être exercés avec : intelligence, ordre, discernement pour le bien de l’Eglise.

Aussi, tout doit-il être discerné afin d’éviter les erreurs, et les manipulations de l’esprit de mensonge et d’égarement afin de cultiver les dons de Dieu. Le but du discernement est de protéger la bonne semence en empêchant la mauvaise herbe de l’étouffer (cf. 1Th 5, 12 ; 1Th 5, 19-21) Cette dernière peut-être la mauvaise inspiration, les faux-dons (illusions psychologique, dons occultes : médiumnité, esprit de voyance, etc.), les rivalités et l’usage des dons de Dieu pour soi-même (argent, orgueil, etc.)… Celui qui pense avoir reçu un charisme cherchera à en établir l’authenticité en se faisant aider par la communauté chrétienne qui en fera la vérification et discernement : « que chacun parle et que les autres discernent… » (1 Co 14, 29). Si l’apôtre indique l’existence du charisme de discernement des esprits (cf. 1 Co 12, 10) pour aider à cela, il souligne aussi la place de l’intelligence (cf. 1 Co 14, 3.15-16). Pour lui, il faut donner la priorité aux charismes qui permettent la participation active de tous à la prière : «… Si tu remercies Dieu uniquement en esprit, comment celui qui est un simple auditeur pourrait-il dire ‘‘Amen’’ à ta prière puisqu’il ne sait pas ce que tu dis… » (1 Co 14, 15-19). C’est pour la même raison qu’il recommande l’association du charisme d’interprétation des langues à la pratique de la glossolalie (cf. 1 Co 14, 2) en assemblée : « celui qui parle en langues intelligible est plus utile que celui qui parle en des langues inconnues, à moins que ce dernier n’interprète afin que l’Eglise entière en profite…» (1 Co 14, 5-6.13). Son souci n’est pas d’interdire mais d’établir des règles équilibrées (cf. 1 Co 14, 14-19) offrant aux charismes un cadre plus fécond pour bâtir la communion dans l’assemblée chrétienne. L’on a en effet le grave devoir de fructifier de manière responsable tous les dons de Dieu. La parabole des talents l’atteste (cf. Mt 25, 14-30). Parce qu’il est la reconnaissance du don de chacun, l’attribution à chacun de sa place et la possibilité pour chacun d’exprimer le don reçu de l’Esprit : l’ordre (taxis en grec) assure la cohésion de la communauté. Chacun travaille pour tous et tous travaillent pour chacun : telle est grande la loi qui préside à la vie du corps. Comme membre d’un corps, on est à la fois receveur et donneur. Tout le monde est responsable mais chacun à sa place, selon le don et l’appel reçus de l’Esprit. Avec beaucoup de bon sens, l’apôtre invite alors à ne pas interdire les dons de Dieu (cf. 1 Co 14, 39), à rechercher les meilleurs dons (cf. 1 Co 12, 31), à prophétiser à tour de rôle mais : « Seulement, que toute se fasse avec ordre et dignité » (1 Co 14, 40).

L’apôtre a également dressé une liste des principaux charismes et ministères (1 Co 1é-14). Il subordonne le charismatique à l’autorité apostolique (cf. 1 Co 12, 28-30 ; Eph 4, 11-16) et à la communauté ecclésiale : « ceux que Dieu a placé en premier ce sont les apôtres… » (1 Co 12, 28) « que deux ou trois parlent, chacun à son tour (…) que deux ou trois parlent et que les autres discernent… » (1 Co 14,27-29). L’autorité et la communauté de foi jouent ensemble un rôle dans le discernement de l’action de l’Esprit… C’est un enseignement que les responsables et les membres des communautés charismatiques gagnent toujours à relire avec attention en invoquant l’Esprit-Saint : à tous l’apôtre dit : « N’éteignez pas l’Esprit, vérifiez tout, ce qui est bon, retenez-le ! » (1Thes 5, 19).

Il y a tant de manières d’étouffer l’action de l’Esprit, à commencer par le péché, la peur et le refus de son action. Mais vivre les manifestations charismatiques de façon désordonnée, sans tenir compte des lois et de la discipline qui rendent possible le vivre-ensemble ecclésial est aussi une manière d’œuvrer contre l’Esprit-Saint au nom même de la liberté dans l’Esprit. Saint Paul l’a montré suffisamment.

III. LA FINALITÉ DU CADRE D’EXERCICE DES CHARISMES

A quoi sert le cadre pastoral disciplinaire posé par Saint Paul sinon à servir la vérité, la paix fraternelle et la charité dans la communauté chrétienne. Celui-ci observé, l’apôtre invite à aspirer aux charismes les meilleurs dans l’abandon à l’Esprit (cf. 1 Co 12, 31 ; 1 Co 14, 12). Il demandera aussi à ses disciples à réveiller les dons de l’Esprit endormis en eux (cf. 1 Tim 4, 14 ; 2 Tim 1, 6). Si la charité est ce qui importe le plus (cf. 1 Co 13, 1-13), il ne sous-estime pas et n’enseigne pas à mépriser les dons de Dieu. Mépriser les dons (les charismes) reviendrait à mépriser le Donateur (Esprit-Saint)…

Ainsi, plutôt que d’interdire les dons charismatiques et la vie qui en découle, l’Apôtre, en bon pasteur et vigneron dans le champ du Seigneur, travaillera à leur éclosion et à leur saine expression ecclésiale sans omettre que la charité est la vraie vie de l’âme en Dieu. Elle seule donne poids à tous les actes du chrétien ; et elle seule possède les promesses de l’éternité. Comment s’appliquent ces recommandations apostoliques aujourd’hui ? Comment vivre la soumission des charismes aux autorités établies par Dieu sur son peuple ?

Dans un monde épris de liberté, le renvoi à l’autorité souffre de beaucoup de contestations. En effet, les abus d’autorité et l’idéologie ambiante qui exalte la liberté ne sont pas pour aider à recevoir ce point de la foi. Néanmoins, nous devons comprendre que tout corps a besoin d’un principe d’unité et d’autorité d’une part, et d’autre part, que l’autorité ecclésiale est elle-même un service au bénéfice de la communauté de foi. Ce service est lui aussi une émanation de l’Esprit, une institution divine mise en place par le Christ lui-même pour l’édification de son peuple. Saint Paul, en bon apôtre investi de l’autorité (exousia en grec) du Christ (cf. 2 Co 10, 8 ; 2 Co 13, 10), enseigne que son service ecclésial, qui s’étend aussi aux détenteurs des charismes, est un authentique « ministère de l’Esprit » (2 Co 3, 8).

Néanmoins, nous devons rappeler que l’autorité de quelques uns sur tout le peuple de Dieu est toujours reçue de l’Eglise qui en définit souvent la durée; elle a donc ses conditions d’exercices et ne peut les outrepasser. Elle est exercée en communion avec l’Eglise universelle de sorte qu’aucun pasteur de l’Eglise ne se suffit à lui-même. Même le Pape est soumis aux règles ecclésiales et n’exerce son ministère qu’en collégialité affective et effective permanente avec l’ensemble des évêques du monde entier qu’il consulte régulièrement de multiples manières, tels lors des synodes ordinaires ou extraordinaires, etc. Il dispose également d’un appareil juridique ecclésiastique et de commissions d’experts pour toutes les questions auxquelles l’Eglise est confrontée… Cela revient à dire qu’il y a des instances de régulation dans l’Eglise catholique, à différents niveaux. Les fidèles peuvent donc y recourir en cas de malentendus.

En effet, l’Eglise catholique permet et encourage désormais la dénonciation des abus en son sein : abus physiques, psychologiques, sexuels… Sur les questions de pédophilie, on pourrait consulter le motu proprio du Pape François : Vos estis lux mundi. Les procédures contre les abus sont accessibles auprès des prêtres ou des nonciatures apostoliques. Certains théologiens (Catherine Fino, Gilles Berceville, Gilles Drouin, Eric Vinçon, Luc Forestier) entrevoient une « dérive systémique » au sein des entités ecclésiales qui interroge l’ensemble des membres du peuple de Dieu, notamment sur : la manière d’obéir, les silences complices ou contraints, le fonctionnement efficace des contre-pouvoirs, les dénis, l’exercice de l’autorité sacerdotale et le cléricalisme… Beaucoup de silences coupables, par exemple, sont dus à une mauvaise compréhension du pardon, de la charité ou de la sainteté, ou bien encore à un enseignement infantilisant de l’obéissance. Parmi les solutions proposées, il y a le refus de l’omerta sur ces questions, l’encouragement et le soutien aux victimes, un meilleur accompagnement de l’exercice de l’autorité à tous les niveaux de l’Eglise… Le respect de ces nombreuses mesures ecclésiales est confié à tous en général, à chacun en particulier selon sa mission propre dans l’Eglise. Cet assainissement contribue à créer un climat de confiance générale qui permet de faire en route ensemble, spécialement dans les questions de discernement et d’aide aux réalités ecclésiales en gestation ou en difficulté…

Pour le sujet qui nous préoccupe, le discernement du charisme se fait au niveau de la vie des groupes, par les agents pastoraux insérés dans cette cellule vitale d’Eglise qui est la paroisse confiée à un curé entouré de différents conseils. Mais ce discernement peut se faire aussi dans des Communautés religieuses reconnues, dans des associations privées ou publiques de laïcs reconnues disposant de structures et de règles de fonctionnement propres approuvées par l’autorité hiérarchique. Celui qui a reçu un charisme doit d’abord être intégré à une communauté d’Eglise reconnue, avoir le souci de s’y intégrer harmonieusement. Puis, étant suffisamment inséré dans ce groupe, son charisme y sera discerné en dialogue avec les autres membres et les responsables du groupe afin qu’il soit exercé en communion avec les autres réalités ecclésiales. Il faut rappeler que la Communauté de foi participe à ce discernement. Elle jouit d’une assistance spéciale de l’Esprit-Saint que les théologiens, à la suite de Vatican II, nomment : le sensus fidei (sens de la foi) et le sens (de la foi) des fidèles ou le sens fidelium (cf. Lumen gentium, n. 12 : « supernaturali sensu fidei totius populi » ; LG 35 ; PO 9 ; GS 52 ; CEC 92-93) . Exercer les charismes en dehors du cadre ecclésial est donc risqué, autant pour les détenteurs que pour les bénéficiaires… Là où les charismes sont vécus dans des domiciles privés, certains de leurs détenteurs deviennent plus que des « Papes ». Comment, direz-vous ?

C’est qu’ils n’auront personne pour objectiver ce qu’ils disent et font. Ils se feront le « docteur » de leurs fidèles, sans en avoir reçu ou vérifié l’authenticité par une instance compétente ! Ils feront le « prophète » sans que personne d’autre qu’eux-mêmes ne discernent la source, et la réalité de leurs prétentions et visions ! Ils feront les « pasteurs », les « bishops » et même les « généraux » de leurs revendications spirituelles, les fondateurs de nouvelles églises considérées comme les seules authentiques dans une « amnésie » extraordinaire de l’histoire de la foi chrétienne depuis deux mille ans. Seuls détenteurs de la vérité d’après leurs dernières trouvailles spirituelles, ces gens oublieront que la foi n’est pas née avec leur « chapelle », ni même la Bible dont ils se font les chantres sur tous les réseaux sociaux. Tant mieux s’ils citent les versets bibliques et font des miracles, leur orgueil et les acclamations de leur fan-club leurs feront oublier que même les démons font des prodiges et citent la Bible. Moïse l’a expérimenté face à Pharaon : « Mais les magiciens d’Egypte en firent autant par leurs enchantements… » (Ex 7, 22). Même Jésus s’y est frotté dans ses tentations au désert : « le diable lui dit : ‘Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ! En effet, il est écrit…’ » (Mt, 4, 1-11). Pourtant, « leur Bible » affirme clairement : « Plusieurs me diront en ce jour-là : ‘’Seigneur, Seigneur : n’avons-nous pas prophétisé en ton nom ? Et n’avons-nous pas fait beaucoup de miracles par ton nom ? Alors, je leur dirai ouvertement: ‘‘Je ne vous ai jamais connus, éloignez-vous de moi, vous commettez l’iniquité’’… » (Mt 7, 22-23).

Cependant, que personne ne prétexte de ces errances pour mépriser ou enterrer les dons de Dieu. Ce ne sont pas les charismes qui sont mauvais mais le cœur de l’homme. Le clergé gagne à se former humblement à ces questions nouvelles, à s’enrichir des expériences pastorales réussies ailleurs pour bâtir une pastorale ouverte aux réalités de son temps. Ceux qui voudraient réserver les charismes aux nouvelles églises devraient reconsidérer leurs certitudes théologiques à la lumière de l’Ecclésiologie de Vatican II…


IV. LES CHARISMES DANS LE MAGISTÈRE ECCLÉSIAL

Le Concile Vatican II (1962-1965) a été l’occasion pour l’Eglise catholique de réfléchir et d’actualiser son identité en fidélité à l’Ecriture Sainte et à sa Tradition vivante. Celui-ci n’a pas manqué de rappeler la place et la fonction des charismes dans la foi.

« L’Esprit habite dans l’Église et dans le cœur des fidèles comme dans un temple (cf. 1 Co 3, 16 ; 6, 19), en eux il prie et atteste leur condition de fils de Dieu par adoption (cf. Ga 4, 6 ; Rm 8, 15-16.26). Cette Église qu’il introduit dans la vérité tout entière (cf. Jn 16, 13), et à laquelle il assure l’unité de la communauté et du ministère, il bâtit et la dirige grâce à la diversité des dons hiérarchiques et charismatiques, il l’orne de ses fruits (cf. Ep 4, 11-12 ; 1 Co 12, 4 ; Ga 5, 22). » (Lumen Gentium, n. 4)

Plus loin, en fidélité à l’enseignement paulinien, le Magistère revient sur les charismes en ces termes :

« Le même Esprit Saint ne se borne pas à sanctifier le peuple de Dieu par les sacrements et les ministères, à le conduire et à lui donner l’ornement des vertus, il distribue aussi parmi les fidèles de tous ordres, « répartissant ses dons à son gré en chacun » (1Co 12,11), les grâces spéciales qui rendent apte et disponible pour assumer les diverses charges et offices utiles au renouvellement et au développement de l’Eglise, suivant ce qu’il est dit: « C’est toujours pour le bien commun que le don de l’Esprit se manifeste dans un homme » (1Co 12,7). Ces grâces, des plus éclatantes aux plus simples et aux plus largement diffusées, doivent être reçues avec action de grâce et apporter consolation, étant avant tout ajustées aux nécessités de l’Eglise et destinées à y répondre. » (Lumen Gentium, n. 12)

En d’autres termes, les charismes font partie du mystère de l’Eglise ; ils ne s’opposent pas à la hiérarchie ecclésiale. Charisme et Hiérarchie font partie d’un même mystère de communion ecclésiale. Le Magistère post-conciliaire, à la suite du Pape Saint Jean-Paul II et de Benoît XVI, a développé le concept de « co-essentialité » de la dimension institutionnelle et charismatique de l’Eglise (cf. Congrégation pour la Doctrine de la Foi [16 mai 2016], Iuvenescit Ecclesia, n. 10 ; texte adressé spécialement aux évêques et consacré aux relations entre les dons hiérarchiques et charismatiques pour la vie et la mission de l’Eglise). Ce Magistère souligne que les deux réalités ne sont ni à opposer, ni à juxtaposer mais à comprendre dans une interconnexion et compénétration profonde. Ils sont tous deux des dons de l’Esprit aux hommes. Le Pape Benoit XVI le rappelait ainsi :

« ‘‘Le sacerdoce commun des fidèles et le sacerdoce ministériel ou hiérarchique, qui ont entre eux une différence essentielle et non seulement de degré, sont cependant ordonnés l’un à l’autre : l’un et l’autre, en effet, chacun selon son mode propre, participent de l’unique sacerdoce du Christ’’ (LG 10). C’est pour cette raison que les évêques ont le devoir de veiller et d’œuvrer afin que les baptisés puissent croître dans la grâce et selon les charismes que l’Esprit Saint suscite dans leurs cœurs et dans leurs communautés » (Discours aux nouveaux évêques, 15 sept. 2011).

Ces dons spéciaux pour le bien commun, le renouvellement et le développement de l’Eglise sont toutefois soumis à la juridiction et au discernement des pasteurs (cf. Jean-Paul II, Exhort. Apost. Christi fideles laici, n. 24). Ils sont une consolation pour le peuple de Dieu, un secours à la mission, une des réponses de l’Esprit-Saint aux besoins de l’Eglise. Ce dernier point induit que les charismes peuvent être liés à un contexte précis.

« Mais les dons extraordinaires ne doivent pas être témérairement recherchés ; ce n’est pas de ce côté qu’il faut espérer présomptueusement le fruit des œuvres apostoliques ; c’est à ceux qui ont la charge de l’Eglise de porter un jugement sur l’authenticité de ces dons et sur leur usage bien entendu. C’est à eux qu’il convient spécialement, non pas d’éteindre l’Esprit, mais de tout éprouver pour retenir ce qui est bon (cf. 1Th 5, 12 ; 1Th 5, 19-21) » (Lumen Gentium, n. 12).

Pour encourager une authentique sainteté chrétienne et l’accueil des dons du Saint-Esprit, le Catéchisme de l’Eglise Catholique interpelle spécialement ainsi les structures paroissiales, donc les curés et tous les catéchistes :

« La préparation à la Confirmation doit viser à conduire le chrétien vers une union plus intime au Christ, vers une familiarité plus vive avec l’Esprit Saint, son action, ses dons et ses appels, afin de pouvoir mieux assumer les responsabilités apostoliques de la vie chrétienne. Par là, la catéchèse de la confirmation s’efforcera d’éveiller le sens de l’appartenance à l’Église de Jésus-Christ, tant à l’Église universelle qu’à la communauté paroissiale (…) Pour recevoir la Confirmation il faut être en état de grâce. Il convient de recourir au sacrement de Pénitence pour être purifié en vue du don du Saint-Esprit. Une prière plus intense doit préparer à recevoir avec docilité et disponibilité la force et les grâces du Saint-Esprit (cf. Ac 1, 14) » (nn. 1309-1310).

On peut le constater, l’Eglise veut que la foi au Saint-Esprit, à ses dons et à ses charismes cesse d’être théorique. Et, l’enseignement sur les charismes faisant partie de la Constitution dogmatique Lumen gentium sur l’Eglise, son refus conscient ne serait-il pas tout simplement hérétique ? Rejeter les charismes reviendrait donc à contrister (cf. Eph 4, 19-30) et à l’éteindre (cf. 1Thes 9, 19) l’Esprit-Saint… Mais alors que vaudrait une pastorale chrétienne affranchie du recours à l’aide du Saint-Esprit, la force promise à l’Eglise pour sa mission ? L’Eglise a redit avec force que : « les charismes authentiques doivent être considérés comme des dons indispensables pour la vie et pour la mission de l’Église » (cf. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Iuvenescit Ecclesia, n. 9).

In fine, le charisme n’est l’apanage d’aucune Eglise, surtout pas des nouvelles églises qui ont reçu de l’Eglise catholique le Canon des Écritures Saintes… On ne peut se dire catholique et s’opposer à la vie charismatique sans soustraire à sa Bible de longs et importants chapitres révélés, ni sans s’opposer à la foi catholique. Néanmoins, la seule vraie question que posent les charismes concerne leur bon exercice par leurs détenteurs et leur meilleure insertion ecclésiale. Comment s’y ouvrir ? Comment les discerner ? Comment les accompagner ? Comment les démystifier ? Comment mieux les intégrer à la pastorale ? Comment les exercer de façon équilibrée ?

Ces questions bénéficient d’une abondante littérature théologique, spirituelle et pastorale que nous invitons tous les agents pastoraux à consulter, spécialement le clergé. (Dans l’aire francophone, les Editions des Béatitudes et les Editions de l’Emmanuel assurent la diffusion d’un grand nombre des publications sur ces questions).

V. LA NÉCESSAIRE INTÉGRATION DES CHARISMES A LA VIE ECCLÉSIALE

L’intégration des charismes à la pastorale paroissiale et diocésaine les protège d’un exercice autonome qui serait périlleux pour les fidèles livrés à eux-mêmes ou à des apprentis gourous…

Les charismes sont donnés par l’Eglise et doivent être mis au service concret de l’Eglise, à travers les structures et la pastorale diocésaine. Mais c’est au clergé d’y travailler avec patience : il les demandera pour sa mission propre, et aidera les fidèles à mieux les vivre. Il lui revient en effet la charge de favoriser avec discernement l’éclosion des charismes (cf. préparation à la Confirmation, CEC, n. 1309) et leur intégration à la vie paroissiale ordinaire comme le demandait déjà le Pape saint Jean-Paul II (cf. Iuvenescit Ecclesia, n. 2). Ce faisant, les charismes personnels et ceux des nouvelles familles religieuses seront au service concret des diocèses (cf. Iuvenescit Ecclesia, nn. 2 et 22). Ce discernement s’avère spécialement important lorsqu’il s’agit du charisme de fondateur qui vient enrichir l’Eglise de nouvelles communautés. En effet, le renouveau né du Concile Vatican II s’est accompagné, dans les groupes charismatiques et non charismatiques, d’une floraison de nouvelles communautés. Le discernement de ces réalités riche d’avenir appelle un long et bienveillant accompagnement de la part des évêques (cf. ibid., 17 et 18).

Mais concrètement, celui-ci passe par les relais ecclésiaux de l’Evêque que sont les prêtres et les différents agents pastoraux. Ceux-ci sont par conséquent les jardiniers de ces nouvelles semences du Seigneur dans son champ qui est l’Eglise. En prenant part à cette action pastorale, ils manifestent qu’ils sont les serviteurs chargés de l’embellissement de la maison du Seigneur.

Toutefois, il faut souligner que cet accompagnement et ce discernement ne seront féconds que s’ils sont débarrassés d’à priori négatifs, de peurs et de suspicions, tant du côté des pasteurs que du côté des détenteurs (prêtres, religieux ou laïcs) des charismes.

Celui qui discerne doit être ouvert à l’action de l’Esprit-Saint, croire que Dieu peut utiliser le plus humble des baptisés, posséder la science du discernement spirituel et doctrinal, éviter tout cléricalisme, avoir une bonne ecclésiologie, vouloir donner aux charismes leur juste place dans la vie ecclésiale, être capable d’encourager comme de reprendre avec bonté sans attendre du « charismatique » la perfection qu’il est loin de posséder lui-même…

Quant au détenteur du charisme (clerc ou laïc), il doit faire confiance au discernement ecclésial, être suffisamment humble pour accepter les conseils et les recadrages, avoir le sens de l’Eglise, chercher un solide enracinement dans la doctrine de foi catholique, éviter de copier servilement les pratiques des mouvements « cacophoniques » des églises dites du réveil, se garder de flirter avec les pratiques occultes pour mystifier les foules, cultiver une éthique de vie, accepter les exigences propres à la communion ecclésiale dans la différence des deux sacerdoces, être suffisamment conscient des devoirs et des limites de sa vocation propre, ne pas usurper les fonctions et les titres que l’Eglise ne lui reconnaît pas, éviter tout anticléricalisme…

Le discernement des réalités charismatiques ouvre donc à un itinéraire de foi à entamer ensemble sans compétition, dans un dialogue fraternel fait de charité et d’écoute mutuelle de l’Esprit-Saint qui a établi les dons de l’autorité et ceux des charismes pour l’édification de tout le Corps du Christ, et qui a soumis les seconds aux premiers.

Ce cheminement ecclésial a déjà reçu de nombreux repères : le primat de la recherche de la sainteté et des fruits de l’Esprit de l’Esprit-Saint, l’engagement à la mission d’évangélisation de l’Eglise, la fidélité à la doctrine catholique, la communion ecclésiale, l’estime réciproque de la légitime différence de l’ensemble des composantes ecclésiales, l’acceptation des épreuves dans le discernement et la maturation des charismes, la maturité humaine, l’engagement social (cf. Iuvenescit Ecclesia, n. 18). Ce cheminement n’est pas pour éteindre l’Esprit ; la Congrégation pour la doctrine de la foi a rappelé la nécessité actuelle des charismes : « Dans cette exigence d’une nouvelle évangélisation, il est plus que jamais nécessaire de reconnaître et d’apprécier les nombreux charismes, susceptibles de réveiller et de nourrir la vie de foi du peuple de Dieu » (Iuvenescit Ecclesia, n. 1). On doit par conséquent les recevoir avec reconnaissance, les vivre en soumission à l’autorité ecclésiale (cf. Jean-Paul II, Exhort. Apost. Christifideles laici, n. 24), tout faire pour les intégrer à la pastorale ordinaire pour qu’ils profitent davantage à toute l’Eglise. Leur présence ordinaire dans la vie chrétienne contribuera en outre à les démystifier. Elle préservera les uns et les autres d’une « mentalité de gouru » et de la tentation de passer pour quelqu’un d’exceptionnel puisque beaucoup d’autres chrétiens manifesteront les mêmes dons charismatiques.

CONCLUSION

Le Magistère ecclésial contemporain situe le charisme et la vie qui en découle au cœur du mystère de l’Eglise . On ne peut et on ne doit pas opposer une Eglise institutionnelle à une Eglise charismatique, ni le charisme et l’autorité. Les deux dimensions sont « co-essentielles » au mystère de l’Eglise-communion sacrement universel du salut. Les deux dimensions s’interpénètrent et se nourrissent mutuellement, même si le charisme reste soumis à la vigilance apostolique avec bienveillance. Parce que le Renouveau issu de Vatican II a permis la redécouverte des charismes, le Magistère invite à les désirer avec justesse, à éduquer les fidèles à leur accueil avec foi, à les recevoir avec action de grâce et à les exercer avec discernement et charité pour le bien de tout le peuple de Dieu. Les charismes –en complémentarité avec tous les autres moyens de sanctification– concourent au rajeunissement de l’Eglise. Ils sont l’une des réponses indispensables de l’Esprit-Saint aux besoins et aux défis des temps actuels. Les tâtonnements dans l’apprentissage de leur exercice ecclésial sont légitimes mais, reconnaissent tous les experts jusqu’à tous les Papes récents, les fruits des réalités nouvelles sont largement suffisants.

Certes, on ne peut nier que les charismes peuvent exposer aux déviations comme l’a montré l’histoire de l’Eglise avec le montanisme et les courants spirituels du Moyen Âge se rattachant plus ou moins à Joachim de Flore, mais ce n’est pas une raison suffisante pour « vider du bain l’eau sale avec le bébé ». À cause de l’influence ambiante des mouvements évangéliques, leur exercice nécessite une vigilance ecclésiale spéciale. Néanmoins, aucune réalité ecclésiale ne doit échapper à la même sollicitude pastorale, pas même l’exercice de l’autorité sacerdotale.

Dès lors, qui est catholique : celui qui rejette les mouvements charismatiques les accusant d’être des églises du réveil dans l’Eglise catholique ou bien celui qui œuvre à intégrer une saine praxis des charismes dans la pastorale ordinaire des Eglises locales ? Qui est fidèle au Credo : celui qui réduit la foi catholique à une pratique pastorale, oubliant que celle-ci est fonction des besoins du temps, des contextes ecclésiaux et culturels, ou alors celui qui essaie de vivre bon gré, mal gré, la foi de toujours et de partout dont l’Ecriture sainte témoigne ? Enfin, existe-t-il une pratique pastorale au-dessus de toute critique ? Quelle est la réponse pastorale de nos Eglises à l’hémorragie qui leur est infligée par les nouvelles églises ? Quelle est l’efficacité réelle de cette réponse ? Quelle est place y est réservée à la dimension charismatique ? Comment est fait l’éveil aux charismes dans les structures paroissiales ? Comment le clergé s’engage-t-il dans l’encadrement des réalités charismatiques ? Est-il formé à cet accompagnement?
PAUL-MARIE MBA, cb

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