Enseignement/ La lettre et l’esprit du jeûne du Carême/ Père Paul-Marie Mba, cb

Le père Paul-Marie Mba, de la Communauté des Béatitudes, nous propose un enseignement sur le thème: « La lettre et l’esprit du jeûne du Carême ».

ENSEIGNEMENT/ LA LETTRE ET L’ESPRIT DU JEÛNE DU CARÊME/ PERE PAUL-MARIE MBA, cb

C’est le temps du Carême (du latin quadragesima [dies] ou quarantième jour) jadis marqué chez les Père par le jeûne, la prière et l’aumône … Aujourd’hui, l’insistance est davantage à toutes les formes de privation intérieure, au pardon, au partage, à la prière, aux sacrements et à l’écoute de la parole de Dieu. L’appel au jeûne est souvent laissé dans l’ombre ; sa pratique parfois déconseillée, et quelquefois suspecté d’orgueil est celui qui veut jeûner… Mais à force de minimiser le jeûne, ne s’éloigne-t-on pas d’un exercice spirituel de haute portée ? Ne se prive-t-on pas d’un moyen révélé par Dieu pour se rapprocher de lui et pour obtenir de nombreuses grâces ? En revanche, que faudrait-il au jeûne pour qu’il soit authentiquement chrétien étant donné que la culture contemporaine l’a remis au goût du jour avec la recherche du bien-être corporel ?

Pour répondre à ces questions, qu’il nous soit permis de rappeler des points importants de la lettre et de l’esprit du Carême. Comme vous l’aurez compris, nous cherchons à rétablir un certain équilibre en soulignant la spécificité du jeûne sans trahir l’esprit actuel de la discipline quadragésimale. Pour cela, nous montrerons que le jeûne fait partie de la discipline du Carême en relevant sa présence et son importance dans les textes bibliques et liturgiques du Carême, puis en manifestant sa place dans la tradition spirituelle. Enfin, nous mettrons à l’honneur « l’âme du jeûne » chrétien afin de bien le distinguer du jeûne de confort prôné par la culture contemporaine du fitness. Notre souhait est que les chrétiens se (re)mettent davantage au jeûne qui est une arme redoutable contre le Mal.

LA « LETTRE » DU JEÛNE DU CARÊME

Les quarante jours du Carême renvoient aux quarante jours de Moïse sur le Sinaï, aux quarante ans du peuple élu dans le désert mais surtout aux quarante jours de jeûne du Christ au désert assumant l’histoire de son peuple et l’accomplissant comme Messie de Dieu. En vertu de ces évocations bibliques, le Carême apparaît comme une montée vers Pâques, une traversée du désert vers la joie pascale : un chemin intérieur à vivre ecclésialement pour se préparer à la célébration de la Résurrection du Christ .

D’entrée, les textes liturgiques qui inaugurent le Carême invitent à la pénitence et à la conversion du cœur par le jeûne : « Maintenant encore, dit l’Eternel, revenez à moi de tout votre cœur, avec des jeûnes, des pleurs et des lamentations…» (Jl 2, 12 : première lecture de la Messe des Cendres). Le Carême permet de contempler, de manière spéciale et plus prolongée, les souffrances salvifiques du Christ. Cette contemplation est cristallisée dans ce grand exercice de piété populaire qu’on appelle « Le chemin de Croix » (Via crucis en latin), duquel on peut tirer la découverte de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ, le sens de la gravité du péché qui nécessite la mort du Fils de Dieu en croix pour notre salut, l’esprit de pénitence et la capacité à vivre nos souffrances en union avec le Christ pour le salut du monde… Toutefois, si le carême renvoie à ces différents éléments, sa durée renvoie immédiatement d’abord au jeûne, à la prière et aux souffrances des combats du Sauveur contre le diable dans la solitude du désert de Judée. La Liturgie du Carême souligne ce lien :

« Accorde-nous, Seigneur, de savoir commencer saintement, par une journée de jeûne, notre entrainement au combat spirituel : que nos privations nous rendent plus forts pour lutter contre l’esprit du mal » (Collecte de la messe des Cendres).

« En jeûnant quarante jours au désert, il consacrait le temps du carême ; lorsqu’il déjouait les pièges du Tentateur, il nous apprenait à résister au péché… » (Préface du premier dimanche du Carême).

Les textes évangéliques lus pendant la Liturgie eucharistique du premier dimanche de Carême (Année A, B et C) renvoient tous aux jeûnes de Jésus au désert. Ils sont précédés par les appels aux jeûnes de la Messe des Cendres (cf. Jl 2, 12-18 ; Mt 6, 1-6.6-18) et du vendredi (cf. Mt 9, 14-15) qui le suit. Le jeûne possède même sa « propre » préface eucharistique qui en énumère les fruits spirituels (cf. Préface de Carême n° IV).

Conséquemment, le jeûne du Christ au désert est ecclésialement un des lieux de référence des pratiques spirituelles et pastorales du chemin quadragésimal de l’Eglise, comme l’affirme le Catéchisme de l’Eglise Catholique : « L’Eglise s’unit chaque année par les quarante jours du Grand Carême au mystère de Jésus dans le désert » (n° 540). Au regard de ces considérations, il serait inconséquent de négliger la pratique du jeûne que le Christ a lui-même honorée et sanctifiée par son séjour au désert (cf. Mt 4, 1-11). Une telle négligence rendrait inappropriée la forte présence du jeûne dans les textes bibliques et liturgiques du Carême . Mais pourquoi cet appel insistant au jeûne ? Pourquoi l’Eglise n’a-t-elle pas seulement retenu pour le Carême les textes appelant à la conversion du cœur et à l’amour du prochain ?

Jeûne et tradition ecclésiale

Le jeûne est une des manières bibliques de servir le Seigneur, en témoigne au début de l’Evangile la vie de la prophétesse Anne : « Restée veuve, et âgée de quatre-vingt-quatre ans, elle ne quittait pas le temple, et elle servait Dieu nuit et jour dans le jeûne et la prière » (Lc 2, 37). En vertu de ce nouvel élément, on doit éviter de trop relativiser la pratique du jeûne au seul profit de l’abstinence et des mortifications intérieures. La fidélité aux Saintes Ecritures et à une tradition de foi deux fois millénaires en sont des enjeux ecclésiaux.

De fait, l’institutionnalisation du jeûne s’est faite à partir du quatrième siècle en lien avec le cheminement des catéchumènes et des pénitents publics, c’est-à-dire en relation avec les convertis au Christ se préparant au Baptême, et avec ceux qui avaient trahi gravement leur foi et qui souhaitaient réintégrer l’Eglise à Pâques. Ce jeûne ecclésial public se généralisera diversement, de manière plus ou moins heureuse, dans les Eglises locales comme dans les Eglises schismatiques tout au long de l’histoire. Les débats autour du jeûne porteront sur son contenu, sur l’abstinence, sur les différentes périodes pour le vivre collectivement…

La pénitence du Carême est donc liée au jeûne dès les premiers siècles de la foi. Aujourd’hui, la ferveur de ceux qui jeûnent –en partie ou tout le temps du Carême– constitue un magnifique témoignage de foi et une ressource sacrificielle pour tout le Corps du Christ en pèlerinage vers Pâques. Ce jeûne met toute l’Eglise, par l’entremise de ses fils, en communion avec son passé et la plonge dans la ferveur originelle de ses glorieux débuts. Il manifeste quelque chose de l’ardeur des grands ascètes de la foi qui suscite l’admiration du peuple de Dieu depuis des siècles.

Par ailleurs, si l’Eglise a assoupli la pratique du jeûne, le rendant obligatoire uniquement au mercredi des cendres et au vendredi saint , et suggérant pour le reste du temps toutes sortes de privations, elle n’a nullement interdit de jeûner les autres jours du Carême, à l’exception du dimanche . Qu’on veuille bien donc ne pas décourager et culpabiliser ceux des chrétiens, souvent peu nombreux, qui essaient de se faire violence pour jeûner davantage que ce qui est prescrit.

Jeûne et Bible

En effet, le jeûne est profondément enracinée dans les Saintes Ecritures (cf. Ex 24, 18 ; 2 Chr 20, 3 ; Est 4, 16 ; Esd 8, 21 ; etc.). Il y exprime l’humiliation du pécheur devant Dieu (cf. Ps 35, 13 ; Is 58, 3.5), personnellement ou collectivement. Il traduit le regret des péchés, la demande de pardon à Dieu et la volonté de revenir à lui (cf. Neh 9, 1 et Jon 3, 5). L’homme biblique l’utilise également pour chercher la face divine (Dn 9, 3 ; 10, 2-3) et pour solliciter les bienfaits divins dans les épreuves ou face aux choix importants. Le livre d’Esther lève le voile sur la puissance spirituelle du jeûne.

Dans le Nouveau-Testament, Jésus a recommandé à ses disciples de jeûner après son départ au Ciel (cf. Mt 9, 15). Après la Pentecôte, la communauté apostolique en a perpétué la pratique à différentes fins, en l’associant toujours avec la prière : « Pendant qu’ils servaient le Seigneur dans leur ministère et qu’ils jeûnaient… après avoir jeûné et prié, ils leurs imposèrent les mains… » (Ac 13, 1-3 ; voir aussi Ac 9, 9 ; Ac 14, 23).

Le monde, et spécialement les pays africains, en proie à toutes sortes de fléaux et de tyrannies, gagneraient à utiliser collectivement le jeûne et la prière pour retourner leurs tristes sorts qui n’ont que trop durés… Qui pourrait prévoir les conséquences qu’auraient le jeûne et la prière commune, par exemple, de dix milles personnes ensemble au même moment pour affronter une situation commune où l’on a tout essayé ? Rêverie : une telle suggestion ou réalisme révélé à expérimenter avec foi ? Nous vous laissons le choix de la réponse…

Jeûne et traditions religieuses

Le jeûne révélé par les Saintes Ecritures ne peut équivaloir à une privation quelconque d’apéritif, de bonbons et de chocolats…, ni aux différentes formes de mortification intérieure toutes louables comme se garder : d’excès de parole, de colère, de mensonge, de médisance, de pensées négatives… Le jeûne est une privation de nourriture solide (et liquide) sur une période précise à pratiquer, individuellement ou collectivement, pour différents buts spirituels. Des habitants de Ninive à la Reine Esther en passant par le Roi David, le jeûne renvoie à la privation alimentaire temporaire et s’inscrit habituellement dans une démarche pénitentielle sérieuse, ascétique et exigeante. Gardons-nous d’en faire l’équivalent d’un quelconque acte d’abstinence (ne pas manger de telle ou telle nourriture) ou de mortification : se priver de TV, d’internet, de distraction, de sortie en boîte de nuit ou de je ne sais quoi d’autre… En effet, le jeûne a sa spécificité, possède sa propre pédagogie, sollicite à sa manière les forces physiques et intérieures, s’attaque aux passions avec violence, et libère en l’âme une énergie que redoutent les puissances invisibles. La Liturgie quadragésimale dévoile cette puissance du jeûne dans ces lignes :

« Vraiment, il est juste et bon de te rendre gloire, de t’offrir notre action de grâce, toujours et en tout lieu, à Toi, Père Très Saint, Dieu éternel et tout-puissant : Car tu veux, par nos jeûnes [et nos privations] , réprimer nos penchants mauvais, élever nos esprits, nous donner la force et enfin la récompense, par le Christ, notre Seigneur » (Préface du Carême IV).
C’est pour cela que le jeûne est un exercice spirituel qui traverse toutes les grandes écoles de spiritualité jusqu’au-delà du monde chrétien. Il est à l’honneur dans toutes les traditions monastiques. On le rencontre dans les trois principaux monothéismes mais aussi dans les courants philosophico-religieux issus de l’Asie et l’Extrême Orient. Il a sa place dans le monde mystérieux interdit de l’ésotérisme mais aussi dans la sphère politique depuis Gandhi (grève de la faim)… Toutes les grandes traditions religieuses et spirituelles louent unanimement sa puissance associée à la prière. Ce caractère « universaliste » du jeûne lui confère une noblesse qu’on ne peut pas sous-estimer. L’Eglise en conseille spécialement la pratique au temps de Carême . Par ailleurs, des études scientifiques contemporaines pluridisciplinaires, menées depuis le XIXème siècle, lui reconnaissent de plus en plus des retombées multiformes aux plans physique et psychologique, sans oublier bien sûr le spirituel.

Jeûne et recherche scientifique

Les effets du jeûne sont observables au plan physique. Il lutte contre la prise de poids. En mettant le système digestif au repos, il oblige le corps à puiser dans ses réserves contribuant ainsi à le débarrasser de ses surcharges. Ce repos permet au corps de se régénérer et même de lutter efficacement contre de nombreuses maladies (cf. Mark Mattson, Healthy Cures, Françoise Wilhelmi de Toledo…) : diabète de type 2, maladie cardio-vasculaire, maladies inflammatoires, troubles intestinaux, troubles hépatiques, calculs rénaux, hypertension artérielle… Certes, on ne jeûne pas le temps du Carême pour guérir de ses maladies mais par esprit de pénitence. Néanmoins, ces retombées sanitaires peuvent encourager sa pratique. Mais c’est à condition qu’on soit prêt à souffrir l’inconfort naturel immédiat produit par la privation de nourriture (et de boisson), surtout les trois premiers jours pour les jeûnes prolongés.

Au plan psychologique, ceux qui se sont frottés à l’effort du jeûne savent que cet exercice met rudement à l’épreuve l’esprit car il requiert de la volonté, de la détermination, de la persévérance… Le jeûne affermit donc les facultés de l’âme, spécialement la volonté qu’il pousse au dépassement de soi. Le jeûne fortifie en quelque sorte la volonté comme l’exercice physique affermit le muscle. En affrontant toutes les hésitations auxquelles est soumise la volonté pendant le jeûne, l’esprit s’affermit et acquiert plus d’empire sur lui-même. Ici encore, le jeûne s’avère thérapeutique en contribuant à guérir la volonté de sa paresse, de sa tendance au moindre effort. Certains chercheurs reconnaissent ces effets du jeûne qu’ils disent profiter au cerveau et à la concentration, à la méditation et à la mémoire (cf. Eric Gaudou, Joël Fuhlmann). Pour d’autres, le jeûne lutte même efficacement contre certains troubles psychologiques : stress, anxiété, la dépression, etc. (Prof. Isaac Jennings, Prof. Herbert Shelton, Healthy Cures, Andreas Michelson, le psychiatre russe Nikolaïev). Ces découvertes ont abouti à la création de cliniques thérapeutiques par le jeûne en Allemagne et ailleurs…

Quant à ce qui concerne la spiritualité, les effets du jeûne concernent essentiellement la relation de l’homme avec le divin et le surnaturel : c’est la raison première de son existence dans la sphère religieuse. Il a été pratiqué par les grandes figures religieuses à cette fin. En honneur chez tous les grands spirituels contemporains, il a toujours eu sa place dans toutes les périodes de renouveau spirituel ecclésial. Certes, les effets du jeûne sont multiples. Mais on peut dire qu’ils sont avant tout spirituellement « thérapeutiques » puisqu’ils contribuent à assainir, à relier et à fortifier la relation de l’homme avec Dieu et avec son semblable.

Jeûne et lutte spirituelle

Le jeûne lutte contre le diable, les fléaux naturels, les maladies physiques, la méchanceté et contre le péché. En effet, après en avoir fait usage dans son combat au désert, Jésus l’a recommandé aux siens dans la lutte contre le démon (cf. Mt 17, 21). Or, ce dernier est la grande cause des maux de l’humanité. Il est l’auteur du péché qu’une tradition théologique et spirituelle ecclésiale de toujours et de partout entrevoit comme une maladie depuis le Seigneur Jésus-Christ lui-même : « Ce ne sont pas les bien portants qui ont besoin de médecin mais, mais des malades. Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les malades » (Mc 2, 17) . Le démon est aussi la cause directe mais invisible de certains maux affectant la nature (cf. Job 1-2), le corps (cf. Lc 13, 10-17 ; Mt 9, 32-33 ; etc.) et le psychisme, comme chez le fou du pays des Géraséniens (cf. Lc 8, 26-39). Tous les exorcistes pratiquants authentiques savent cela… Par exemple, au Gabon, notre cher pays, tout le monde connait les redoutables conséquences de cette pratique diabolique nommée « fusil nocturne » qui engendre des souffrances atroces allant parfois jusqu’à la mort des victimes… Le jeûne est donc –directement ou indirectement– une arme puissante contre de nombreux maux ; il lutte pareillement contre la méchanceté des ennemis. Il est capable avec la prière, son binôme biblique, des plus grands retournements de situation, comme dans la libération du peuple de Dieu condamné à l’extermination au temps de la Reine Esther.

En outre, le jeûne possède un effet unifiant dans la prière. Il associe en profondeur le corps à la pénitence de l’âme. Il unit donc l’homme, « un de corps et d’âme », dans une authentique démarche de retour total de soi à Dieu. Car, à la douleur morale de l’esprit qui regrette son péché, le jeûne associe à celui-ci la peine physique du corps, son instrument conjoint et son complice inséparable dans sa rébellion contre Dieu. Le jeûne est une manière de prier avec son corps et de le faire prier profondément car il discipline le plus basique des appétits humains qui est le besoin alimentaire auxquels sont liés tous les autres appétits. Quand on connaît l’idolâtrie contemporaine du corps, la surconsommation alimentaire de certains continents traditionnellement chrétiens, on entrevoit l’importance de ramener le jeûne à sa place…

En d’autres termes, le jeûne lutte offensivement contre la maladie du péché et contre le démon, l’auteur du péché. Il permet d’affronter la cause du mal (Diable) dans notre monde et ses effets (péchés, souffrances multiples, etc.) en l’homme. En unissant le corps et l’âme ensemble dans un même combat, il l’ouvre à des interventions divines exceptionnelles, dans le monde invisible comme dans le monde visible. Voilà pourquoi, des premiers siècles en passant par les moines et les ascètes, les Ordres pénitenciers du Moyen Âge et son institution de manière diverse au Carême, la préparation de différentes fêtes chrétiennes et même jusqu’à la préparation immédiate à la communion eucharistique : le jeûne a toujours joué un rôle non négligeable dans le retour de l’homme à Dieu, comme un moyen spirituel prescrit par Lui-même à son peuple. Saint Athanase (VIème s.) nous apparait en conséquence d’une rare clairvoyance spirituelle lorsqu’il affirme :
« Le jeûne guérit les malades, il dessèche tout écoulement. Il repousse les démons et expulse les pensées malsaines. Il rend l’esprit plus clair et purifie le cœur. Il sanctifie le corps et transporte l’homme sur le trône de Dieu. Le jeûne est une grande force ».

Ainsi, le jeûne est-il un exercice spirituel complet et puissant fondé sur la tradition depuis l’Écriture Sainte. Cette clé spirituelle mystérieuse mériterait à cet égard d’être davantage connue et encouragée. Le Carême verrait alors plus de chrétiens se priver de nourriture toute la journée pour manger maigre le soir, au moins une fois par semaine, spécialement tous les vendredis. Mais pourquoi ne le ferait-on pas plusieurs fois par semaine ?
Certes, tout le monde n’est pas capable de jeûner. Mais qui a dit que tout le monde est dans une situation qui l’en rend incapable ? Il faut s’exercer petit-à-petit au jeûne avec prudence. D’abord une journée, puis deux à trois jours de suite pour arriver de Carême en Carême à jeûner de manière prolongée. En effet, comment parvenir à jeûner tout le temps du Carême si on s’y entraine pas, et si d’avance on en écarte la possibilité ? Et comment les chrétiens embrasseraient-ils davantage le jeûne, si jamais on ne leur en montrait l’importance ?

Ces considérations faites, passons à présent aux dispositions intérieures qui doivent accompagner le jeûne chrétien. Elles en constituent l’esprit ou la moelle. Sans elles, Dieu dit : « S’ils jeûnent, je n’écouterai pas leurs supplications… » (Jr 14, 11-12)

L’ESPRIT DU JEÛNE DE CARÊME

Les actes qui accompagnent le jeûne du Carême sont connus de tous : il s’agit de la prière, du pardon, de la réconciliation, du partage… Comme cela se déduit de cette énumération, l’effort spirituel du Carême est orienté vers la fidélité à Dieu et vers la rencontre du prochain. Le jeûne ne peut se couper de ces éléments. Cette précision faite, comment ces éléments s’articulent-ils avec le jeûne ? Ou alors, comment le jeûne conduit-il à ceux-ci ?

Jeûne et conversion

Le Christ a donné l’esprit dans lequel il convient de vivre le jeûne chrétien , quel qu’en soit le but spirituel. Rapportant sa parole à ce sujet :
« Lorsque vous jeûnez, ne prenez pas un air triste, comme les hypocrites, qui se rendent le visage tout défait, pour montrer aux hommes qu’ils jeûnent. Je vous le dis en vérité, ils reçoivent leur récompense. Mais quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage, afin de ne pas montrer aux hommes que tu jeûnes, mais à ton Père qui est là dans le lieu secret; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra » (Mt 6, 16-18).

Le jeûne chrétien exige donc la discrétion et l’humilité, il s’accompagne d’effacement de soi et de joie intérieure. Cette dernière, transparaissant sur le visage, vient illuminer la rencontre avec le prochain. Mais cette joie prend sa source dans le Royaume de Dieu au-dedans de l’âme (cf. Lc 17, 21) : « Car le Royaume de Dieu n’est pas une affaire de nourriture et de boisson ; mais il est justice, paix et joie dans l’Esprit-Saint » (Rm 14, 7). C’est cette joie qui dissipe les ombres de la tristesse engendrée par la violence faite au corps temporairement privé de ses besoins légitimes vitaux. Toutefois, pour qu’il en soit ainsi, le Seigneur enseigne que l’effort du jeûne doit être orienté vers lui et donner lieu à une intimité spéciale avec lui. Enfin, l’enseignement du Maître révèle que la satisfaction de ces conditions ne saurait rester sans récompense : « ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra » (Mt 6, 18).

Le jeûne du Carême ne peut se passer de cette fondation posée par le Christ lui-même. Il s’y inscrit même puisque son but premier est le retour à Dieu : c’est-à-dire la « conversion » (du grec metanoia) . On ne peut en faire une question de poids, d’exploits ascétiques, encore moins un motif supplémentaire d’orgueil lequel cherche souvent à corrompre les meilleurs actes religieux du venin de la vanité. Le jeûne du Carême doit en effet exprimer le regret du péché, manifester la détermination à dominer ses passions négatives symbolisées dans l’appétit alimentaire désordonné, et enfin témoigner de la volonté de se tourner vers Dieu jusqu’à se faire violence à soi-même : « le royaume des cieux appartient aux violents, et seuls les violents s’en emparent » (Mt 11, 12).

La conversion est essentielle au salut. C’est l’une des grandes finalités du Carême. Jésus a prêché la conversion. L’Eglise poursuit cette mission en appelant les hommes à se convertir au Christ, Seigneur et Sauveur : Chemin, Vérité et Vie (cf. Jn 14, 6). Le temps du Carême est le temps favorable pour se convertir, le temps où l’Eglise appelle à (re)venir au Christ de cœur (privation intérieure et charité) et de corps (jeûne et ascèse corporelle). Point de retour authentique à Dieu sans que l’âme et le corps ne soient associés étant donné que l’être humain est l’union substantielle des deux réalités. Et (re)venir au Christ, c’est se détourner de l’oubli de Dieu et aimer son prochain comme le Christ nous a aimés. La prière personnelle et communautaire, nourrie par la parole de Dieu et les sacrements, est le grand instrument de ce retour à Dieu. Elle est le lieu du cœur-à-cœur avec le Sauveur où l’on puise la force d’aimer son prochain : celui pour qui le Christ a jeûné et souffert jusqu’à la mort en Croix. C’est pourquoi l’Eglise en fait un moyen de conversion important par lequel le Seigneur transforme les siens (cf. Préface du Carême IV).

Jeûne et charité chrétienne

Le jeûne quadragésimal, en tant qu’élément pénitentiel, trouve son âme et sa finalité dans la charité qui consiste à aimer Dieu et son prochain par amour de Dieu. L’amour de Dieu, encore appelé charité (Caritas, en latin), c’est d’abord la volonté de quitter le péché dans lequel on est paresseusement assis, puis poser des actes d’amour à l’égard de Dieu. De cet amour de Dieu découle un amour vrai pour le prochain qui se traduit en pardon et réconciliation, en partage et en toutes sortes de bienfaits pour le prochain.

Les efforts du Carême sans mépriser, ni proscrire le jeûne, le rattachent par conséquent intimement à la réconciliation avec Dieu : par la rupture avec le péché, le retour à une vie de prière, le pardon et la réconciliation avec son prochain, la pratique des actes de miséricorde spirituelle et corporelle. On conseillait autrefois de donner le prix du repas dont on s’était privé aux nécessiteux pour souligner ce lien. Le jeûne du Carême chrétien est donc inconcevable sans la mortification du cœur, la charité fraternelle, l’engagement contre l’injustice et contre le mal sous toutes ses formes : « Le jeûne que je préfère n’est-ce pas ceci : dénouer les liens de servitude, libérer ton frère enchainé… partager ton pain avec l’affamé ? » (Is 58, 6-7). En d’autres termes, on jeûne pour donner et pour se donner à l’affranchissement du prochain en combattant toutes les chaines de l’oppression. Une charité qui ne s’attaquerait qu’aux symptômes du mal servirait à la longue le Mal et l’oppresseur ; elle aurait des allures de soins palliatifs…

Jeûne et responsabilité personnelle

Le Carême chrétien n’oblige pas à jeûner quarante jours. Mais il ne l’interdit pas non plus ; l’Eglise laisse cette décision à la conscience des fidèles en toute responsabilité devant Dieu, chacun avec sagesse, selon ses forces physiques, les exigences de son travail et sa ferveur personnelle . L’Eglise renvoie la pratique du jeûne à la dévotion personnelle et privée, sans la proscrire de l’espace public puisqu’il arrive au Pape d’appeler à des occasions spéciales tout le peuple de Dieu au jeûne comme ce fut le cas pour la guerre en Syrie, etc. Mais l’Eglise en souhaite la pratique spécialement au temps du Carême :

« Les temps et les jours de pénitence au cours de l’année liturgique (le temps du carême, chaque vendredi en mémoire de la mort du Seigneur) sont des moments forts de la pratique pénitentielle de l’Eglise. Ces temps sont particulièrement appropriés pour les exercices spirituels, les liturgies pénitentielles, les pèlerinages en signe de pénitence, les privations volontaires comme le jeûne et l’aumône, le partage fraternel (œuvres caritatives et œuvres missionnaires)… » (CEC n° 1438)

Parce que le jeûne possède des vertus propres, un enracinement biblique, une histoire ecclésiale, une ouverture œcuménique et au dialogue inter-religieux, on ne peut ni l’écarter avec dédain, ni l’opposer à l’abstinence, à la mortification intérieure ou aux œuvres caritatives et missionnaires. Il ouvre à ces dernières et peut être pratiqué à des fins missionnaires diverses, y compris en dehors du Carême.

LA CHARITE, L’ESSENTIEL QUI VALORISE TOUT

Comme pratique exigeante de foi et expression de la ferveur du croyant, il faudrait davantage parler du jeûne afin de conduire le peuple de Dieu à plus de ferveur, bien sûr sans mettre mal à l’aise ceux qui n’en sont pas capables pour des raisons légitimes, telle la santé… N’évacuons pas le jeûne, ne le remplaçons ni par l’abstinence ni par les privations intérieures. Le premier est un exercice spirituel contraignant, puissant et englobant, les autres sont des exercices spirituels intérieurs moins ascétiques et plus ciblées sur nos défauts. Pour éviter la dissociation et l’opposition de ces exercices spirituels, les Pères de l’Eglise enseignent depuis Saint Augustin que la prière monte à Dieu portée par les deux ailes du partage et du jeûne. Néanmoins, tous ne sont importants et tous ne sont efficaces pour la sanctification qu’animés du souffle de la charité qui est répandue dans l’âme par l’Esprit-Saint lorsqu’on se convertit au Christ (cf. Rom 5, 5) et lorsqu’on vit en état de grâce. Convertissons-nous donc et croyons tous à l’Evangile, en vérité et actes. Souvenons-nous que nous sommes poussières et qu’à la poussière nous retournerons pour toujours, à moins que nous ne soyons au Christ, Résurrection et Vie.

Puisse le Carême conduire de nombreux fidèles à une authentique rencontre avec le Christ : car « Notre foi ne naît ni d’un mythe ou d’une idée, mais de la Rencontre avec le Ressuscité dans la vie de l’Eglise » (Benoit XVI, Audience générale du 28 sept. 2008). C’est cette rencontre qui rend capable de toutes les folies aux yeux du monde pour le Christ. Pour lui nous devons « jeûner » de critiques et de médisances, mais pour lui et comme lui nous pouvons jeûner d’eau et de nourriture, comme nous devons semer sur notre exode intérieur vers Pâques toutes sortes d’actes de bienveillances autour de nous afin que son visage transparaisse en nous. Alors, qui serait prêt à cette petite folie de jeûner davantage pour le bien de son âme et le bien de l’Eglise ? Jeûner pour le bien des autres en temps de Carême, c’est s’unir au mystère du Christ au désert et à sa charité missionnaire. N’est-ce pas là une manière privilégiée d’imiter le Christ qui a jeûné pour nous ?

Prions : Tu es la source de toute bonté, Seigneur, et toute miséricorde vient de toi ; tu nous as dit comment guérir du péché par le jeûne, la prière et le partage. Ecoute l’aveu de notre faiblesse : nous avons conscience de nos fautes, patiemment relève-nous avec amour. Par Jésus Christ… (Collecte 3ème dimanche de Carême)

P. Paul-Marie MBA, cb

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